Anish Kapoor - "Dirty Corner"

Anish Kapoor à Versailles : trop « dirty corner » ?

Anish Kapoor à Versailles : une rencontre du troisième type

Anish Kapoor est un immense artiste. Ses sculptures, d’une beauté très épurée, fascinent le spectateur par leurs particularités sensorielles déstabilisantes, résultat d’un travail très élaboré sur la forme et le traitement de surface. Certaines de ces sculptures, extrêmement brillantes et polies disparaissent dans une sorte de vibration en renvoyant lumière et objets environnants. D’autres , profondes et très mates, absorbent au contraire la lumière tels les trous noirs de l’espace et exercent l’attirance vertigineuse d’un gouffre sans fond. Une rapide recherche sur Internet permettra à ceux qui ne connaissent pas encore Anish Kapoor de se rendre compte de l’immensité de son talent et de son rayonnement international.

Cette année c’est donc le tour d’Anish Kapoor à Versailles et on ne devrait que s’en réjouir : la rencontre entre, d’une part, ce monument orgueilleux et imposant, aux lignes rigides mais au décorum surchargé, témoin d’un bling-bling passé, et, d’autre part, l’oeuvre épurée, organique, futuriste, de Anish Kapoor visant à l’effacement dans la vibration environnante ou à la fascination du vide, est en effet une rencontre du troisième type susceptible de provoquer une singularité de l’espace-temps, phénomène cosmologique rare et du plus grand intérêt scientifique.

On pourra voir certaines des œuvres exposées sur le site officiel de Anish Kapoor à Versailles.

Les glapissements habituels de la réacosphère

Chaque année, ce type d’exposition d’Art Contemporain à Versailles provoque les glapissements de la réacosphère comme si les vestiges de l’histoire étaient condamnés à ne vivre que dans la naphtaline du souvenir et ne devaient pas interférer avec notre culture contemporaine. Et cette édition 2015 ne fait bien sûr pas exception.

L’oeuvre ayant fait particulièrement scandale est celle intitulée « Dirty Corner » : une immense conque de 9 mètres de haut et 60 mètres de long dans l’alignement de l’allée et du plan d’eau principal, avalant la lumière, l’environnement et le regard du visiteur, immanquablement capté par cette mystérieuse grotte semblant mener vers les entrailles du bassin (image ci-dessus). Il faut dire que Anish Kapoor avait précisé à l’intention de la presse, sans doute pour ceux qui n’auraient pas eu immédiatement lecture de sa connotation sexuelle, qu’il s’agissait du « vagin de la reine qui prend le pouvoir« .

De l’Origine du Monde à Parle avec Elle

Pas vraiment de quoi fouetter un chat au pays où « L’Origine du Monde« , est exposée dans un musée public visité par les écoliers. « Dirty Corner » n’aurait pourtant aucune chance de figurer dans « Youporn » et n’est même pas susceptible de provoquer un commencement de début d’érection, sauf peut-être chez les très jeunes gens ! Non, c’est de manière plus intellectuelle et distanciée que cela se passe.

Pour ma part, j’y retrouve cette sorte de fascination, mélange d’attirance instinctive immémoriale commune à toutes les espèces, de curiosité et de crainte, comme devant le tableau de Monet. La différence, essentielle à mes yeux, est que le tableau est une description, mais qu’ici nous sommes dans l’oeuvre. L’ensemble, c’est à dire le jardin, le plan d’eau à l’arrière (ah! cette eau troublante et l’envie de s’y noyer de plaisir!), le mouvement de l’air, la vibration de l’espace, le terrain en pente descendante (se laisser aller !), la perspective invitant le regard, tout cela fait partie de l’oeuvre. Les dimensions énormes au fur et à mesure que l’on approche de l’entrée béante accélèrent le rythme cardiaque du visiteur. Je pense alors au film de Pedro Almodovar, « Parle avec elle« , où l’homme amoureux  rêve que, devenu minuscule, il habite le vagin de sa belle. Un fantasme partagé par bien des hommes et sans doute aussi par Anish Kapoor.

L’insoutenable légèreté de … l’Art Contemporain

Alors pourquoi tant de haine ? Au point de vandaliser l’oeuvre. Convictions, postures ou stratégies politiques délibérées ? Depuis quelque temps montent de la société des remugles inquiétants. Des groupes n’ayant pas grand chose en commun hors une même peur / détestation de la société cosmopolite globale qui s’installe vocifèrent sur les média complaisants avides de buzz et sont prêts au coup de poing. A vrai dire ce n’est pas nouveau, mais nous l’avions oublié : il y a près d’un siècle les nazis vilipendaient l' »art dégénéré » tandis que les franquistes criaient « mort à l’intelligence ».  L’histoire les ayant délégitimés on ne les entendait plus. Ils reviennent, pseudo intellectuels crispés, intégristes de tous dogmes avec ou sans poils, avec ou sans serre-têtes, dopés par les peurs actuelles des changements de société et le populisme ambiant. Tout ce qui secoue les idées reçues, tout ce qui met à mal les mythes, tout ce qui écornifle les « valeurs », tout ce qui incite à réfléchir plutôt qu’à obéir, bref tout ce qui invite à sortir de la caverne platonicienne, est honni par la réacosphère. L’art, par nature libre, iconoclaste, blasphématoire, et notamment l’Art Contemporain lequel est une mise en questions de l’art lui-même, est bien sûr une de leurs cibles privilégiées. On sait ce que leurs conceptions de l’art produisent sous les régimes autoritaires.

Comment réagir se demandait Anish Kapoor suite à la vandalisation de son oeuvre ? Mon opinion personnelle est qu’il ne faut surtout pas utiliser les armes de l’ennemi et qu’au contraire, comme aurait dit Churchill, il ne faut pas oublier ce pour quoi nous nous battons : l’insoutenable légèreté…

 

 

5 réflexions au sujet de « Anish Kapoor à Versailles : trop « dirty corner » ? »

  1. Entendu de la part d’un des participants à l’émission de France Inter « Le débat de midi » du vendredi 24 juillet 2015 sur le thème « L’art contemporain est-il provoc’? » cette analyse intéressante :
    Versailles et les jardins de Le Notre sont l’expression du pouvoir absolu du roi de droit divin sur les êtres, les choses et la nature même, avec la raideur de ces alignements et cette végétation taillée et maîtrisée. Dans cet univers masculin, raide, discipliné, contrôlé, Anish Kapoor introduit du féminin, de l’organique, du désordre. D’où ce sous-titre de l’oeuvre : « Le vagin de la reine prenant le pouvoir » parfaitement pertinent, intelligent et compréhensible dans ce contexte.
    http://www.franceinter.fr/emission-le-debat-de-midi-lart-contemporain-est-il-provoc

  2. Merci pour votre commentaire encourageant et pour le lien sur notre article.
    Merci surtout pour votre propre article et votre analyse ainsi que pour tous les liens intéressants que vous y avez attachés.
    J’ai mis votre blog dans mes favoris.
    JF

  3. Bravo pour votre article lumineux, lucide, enthousiaste et bienveillant!
    Je vous invite à visiter mon blog, notamment l’article « Anish Kapoor – Pourquoi tant de haine? » publié le 19 juin.
    J’y ai ajouté un lien vers votre blog.
    A lire les yeux grands ouverts.
    NZ

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