Marcel Duchamp : la roue de bicyclette au musée. Image extraite du blog de l'école Mailleraye. http://blog.ac-rouen.fr/eco-mailleraye/2013/03/09/visite-au-centre-pompidou-mobile/

La barrière Ready-Made

Barrière Ready-Made : le refus, ou l’incapacité de jouer le jeu

Il est un obstacle très simple, et pourtant non négociable, qui barre la route du public le plus cultivé vers l’Art Contemporain. Cet obstacle, que j’appelle « la barrière Ready-Made« , est le refus, ou l’incapacité, d’accepter la proposition suivante :

  • un objet, par exemple une boîte de soupe, est communément une boîte de soupe dans mon placard ou sur l’étagère de l’épicier;
  • le même objet devient un objet d’art lorsque, par la volonté de l’artiste, il est présenté en tant que tel, par exemple dans un musée.

Ce qui ne pose aucun problème aux plus jeunes enfants – jouer le jeu, faire comme si, – semble impossible à la plupart des adultes. Et ce refus de se mettre dans l’attitude mentale de jouer le jeu, leur barre la route de l’Art Contemporain. C’est d’autant plus dommage qu’une acceptation de la proposition – même provisoire, « pour voir » – leur aurait immédiatement fait comprendre le but du jeu en question et leur aurait aussitôt ouvert les portes de la machine à émotions de l’Art Contemporain.

Barrière Ready-Made chez Andy Warhol : Heinz tomato ketchup box ( prototype ) - 1964
Barrière Ready-Made chez Andy Warhol : Heinz tomato ketchup box ( prototype ) – 1964

La « madeleine de Proust » pour franchir la barrière Ready-Made

Nous allons donc amener le lecteur et futur visiteur d’une exposition d’Art Contemporain à prendre part au jeu grâce à une allégorie connue et acceptée de tous (même si tout le monde n’a pas lu Proust).

Nous allons pour cela utiliser l’histoire de la madeleine de Marcel Proust dans « Du côté de chez Swann ». L’écrivain y raconte comment le petit gâteau que l’on appelle madeleine, éveille souvenirs et émotions enfouis dans sa mémoire. Nous avons donc :

  • un objet, en l’occurrence ce gâteau que l’on appelle madeleine
  • ce même objet qui devient une machine à générer des émotions.

Nous pouvons à présent faire le parallèle avec la proposition précédente :

  1. une madeleine devient par la volonté de Marcel Proust une machine à émotions
  2. un objet quelconque (une boîte de soupe) devient par la volonté de l’artiste un objet d’art, c’est à dire également une machine à émotions

Ainsi donc, lorsque l’artiste contemporain nous expose un objet du quotidien « tout fait » – un « Ready-Made » – son intention est de faire émerger en nous, tous les souvenirs et les émotions relatifs à cet objet, puis, à partir de ces résurgences et de leurs confrontations avec l’environnement présent (le musée, ce qui est dit de l’œuvre, ce que dit l’artiste, l’actualité, etc. ), de nous inciter à construire une histoire. L’objet du quotidien « Ready-Made » est choisi pour sa capacité à susciter des émotions partagées et à interagir avec l’environnement.

Partant de là, tout devient facile. Le visiteur de l’exposition d’Art Contemporain n’a plus qu’à laisser monter en lui souvenirs, émotions et pensées suscitées par les pièces exposées. Ces dernières peuvent dès lors être plus complexes que de simples Ready-Made, être constituées d’assemblages, être modifiées, démontées, transformées, amputées, fabriquées par l’artiste, etc. Le principe reste le même : l’acceptation de la proposition initiale a permis au visiteur de franchir la barrière Ready-Made. Il s’est alors positionné sur un autre mode d’appréhension des œuvres qui lui a ouvert la voie vers le monde de l’Art Contemporain : ne pas chercher à juger l’œuvre mais être attentif à son propre ressenti face à l’œuvre.

Anish Kapoor à Versailles - "Dirty Corner" - 2015

On trouvera un exemple de l’actualité pour illustrer ceci, sur cet article :

Anish Kapoor à Versailles : trop « dirty corner » ?

La barrière Ready-Made tombée, les autres objections s’évanouissent

« Un enfant pourrait le faire » : oui, peut-être. Mais on voit bien que ce n’est pas l’enjeu. L’objectif de l’artiste contemporain n’est pas de se mettre en avant et de briller par son habileté manuelle. La valeur de l’œuvre est donnée par la pertinence des émotions /réflexions collectives suscitées lorsqu’elles sont confrontées à l’environnement.

« Ce n’est pas beau » : oui, peut-être. Mais outre que le « beau » n’existe pas et qu’il est une construction sociale ( c’est l’art qui dit ce qui est beau et pas l’inverse ), ce n’est pas là non plus l’enjeu.

« Cela ne me procure pas d’émotion » : cela n’est pas possible physiologiquement. Toute perception du monde qui nous entoure se traduit par des émotions, conscientes ou inconscientes, fortes ou faibles, agréables, désagréables ou neutres. C’est la condition pour nous permettre d’agir de façon pertinente. « Il n’y a pas de raison sans émotions » ( Antonio Damasio ).

« C’est du foutage de gueule » : Hé ! Hé ! Se dire alors qu’il est fort possible que l’artiste ait recherché cette réaction. Si tel est le ressenti du regardeur, alors il faut qu’il s’interroge pourquoi il le ressent comme tel, à moins qu’il ne manque d’humour (d’amour ?). Lorsque Marcel Duchamp a créé son premier « Ready-Made« , la fameuse roue de bicyclette que l’on voit sur l’image à la une de cet article, il se voulait résolument blasphématoire par rapport à l’idée que l’on se faisait de l’art à l’époque et il voulait provoquer des réactions.

« This is not an Artwork »

Un dernier éclat de rire pour la route avec cette photo prise sur le campus de l’Université Art Design UNSW en Australie et qui a fait le tour de la Toile. « Ceci n’est pas une pipe » avait écrit René Magritte sur une toile célèbre représentant une pipe.

This is not an artwork - From UNSW Art Design
« Ceci n’est pas une oeuvre d’art »
Photo prise sur le campus de l’UNSW Art Design ( Australie )

Laisser un commentaire